đŽ Piratage des impĂŽts : comment en est-on arrivĂ© lĂ ?
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Au milieu de la pause estivale, nous avons tous dĂ©couvert cet incident majeur au cĆur de l'Ătat. Nous avions dĂ©jĂ parlĂ© de la question de la sĂ©curitĂ© de l'Ătat lors du piratage de l'ANTS, mais lĂ , il faut le dire, on atteint un nouveau palier, peut-ĂȘtre le niveau le plus haut jamais atteint.Et toujours la mĂȘme question : comment est-ce possible ?Pour confronter des points de vue diffĂ©rents, j'ai discutĂ© avec des membres de la communautĂ© Cybernetica aux profils variĂ©s : un spĂ©cialiste de la transformation numĂ©rique de l'Ătat, un spĂ©cialiste en cybersĂ©curitĂ©, une personnalitĂ© politique et quelques vieux routards du monde numĂ©rique. Une analyse nuancĂ©e qui essaye d'aller un peu plus loin que le bruit ambiant.đĄIl y aura un temps pour critiquer et demander des sanctions exemplaires, mais il y a d'abord un temps pour comprendre et rĂ©flĂ©chir.Les faits, d'abordLa DGFiP a confirmĂ© une intrusion ayant conduit Ă la fuite d'un fichier de 678 000 entrĂ©es, particuliers et professionnels. La directrice gĂ©nĂ©rale des finances publiques, AmĂ©lie Verdier, a confirmĂ© le vendredi 14 aoĂ»t au soir le bilan et les principales catĂ©gories concernĂ©es : noms et prĂ©noms, quotient familial, revenu fiscal de rĂ©fĂ©rence et taux de prĂ©lĂšvement Ă la source. L'Ă©chantillon analysĂ© par FrenchBreaches Ă partir des donnĂ©es revendiquĂ©es par le pirate contient en outre l'adresse, le tĂ©lĂ©phone, l'adresse Ă©lectronique et le nombre de personnes Ă charge.ChronologieL'accĂšs de l'attaquant avait Ă©tĂ© coupĂ© fin juin, mais l'exfiltration n'avait alors pas Ă©tĂ© dĂ©tectĂ©e. La fuite n'a Ă©tĂ© identifiĂ©e qu'aprĂšs la mise en vente des donnĂ©es, le 12 aoĂ»t. C'est dĂ©jĂ , en soi, une partie importante du problĂšme.Depuis, tout s'est accĂ©lĂ©rĂ©Le mĂȘme pirate a revendiquĂ© une seconde attaque, menĂ©e fin juillet contre le serveur professionnel des donnĂ©es cadastrales et confirmĂ©e par l'administration : plus de deux millions de personnes concernĂ©es, selon lui. Il a aussi donnĂ© sa version des faits, l'accĂšs rĂ©cupĂ©rĂ© sur un VPN utilisĂ© par les agents du fisc, et s'est permis de commenter : il faut, dit-il, que les gens se rĂ©veillent et voient Ă quel point « la France est un sketch ».đĄLe parquet de Paris a ouvert une enquĂȘte samedi, confiĂ©e Ă l'Office anticybercriminalitĂ©. Les personnes concernĂ©es seront prĂ©venues une par une Ă partir de la semaine prochaine, prĂšs de deux mois aprĂšs l'intrusion.Et la classe politique s'en mĂȘle : l'eurodĂ©putĂ©e Aurore Lalucq, coprĂ©sidente de Place publique, a demandĂ© sur X la dĂ©mission du ministre chargĂ© des comptes publics, David Amiel, aprĂšs avoir dĂ©noncĂ© que la personne « est entrĂ©e et repartie avec la caisse. Ăa suffit ».Je ne suis pas du genre Ă appeler Ă la dĂ©mission des ministres tous les quatre matins. Mais Ă©tant donnĂ© la gravitĂ© de la situation, le manque de rĂ©activitĂ© et la nĂ©cessitĂ© dâĂȘtre redevable, humble et respectueux vis Ă vis des Français, ce ministre devrait dĂ©missionner. https://t.co/OqaJOiM1xfâ Aurore Lalucq đȘđș (@AuroreLalucq) August 15, 2026 Le piratage de l'Ăducation nationaleEt pendant ce temps, une autre administration s'est aussi fait hacker dans l'obscuritĂ© la plus complĂšte.Dans la nuit du 25 au 26 juillet, quelqu'un est entrĂ© dans le systĂšme d'information dĂ©diĂ© Ă la formation des personnels de l'Ăducation nationale. MĂȘme chose qu'Ă la DGFiP : l'usurpation d'un compte professionnel.Les donnĂ©es concernĂ©es sont celles de tous les agents ayant exercĂ© en acadĂ©mie depuis 2001 : identitĂ©, statut, fonctions, et pour une partie d'entre eux adresse postale, tĂ©lĂ©phone et numĂ©ro de sĂ©curitĂ© sociale. Le ministĂšre n'a Ă notre connaissance pas publiĂ© de volumĂ©trie. Le communiquĂ© est sorti le 31 juillet, en pleine pĂ©riode estivale, et personne n'en a parlĂ©. C'Ă©tait le troisiĂšme piratage de l'Ăducation nationale depuis janvier.L'exemple bulgareBeaucoup de gens sur Twitter ont posĂ© la question : peut-on attaquer l'Ătat pour nĂ©gligence ?La rĂ©ponse vient de Bulgarie. Le 15 juillet 2019, l'agence nationale des recettes publiques bulgare est piratĂ©e. Les donnĂ©es fiscales et sociales de six millions de personnes se retrouvent en ligne.Une contribuable attaque son administration. La Cour de justice de l'Union europĂ©enne tranche le 14 dĂ©cembre 2023 et confirme trois choses.La crainte d'un usage abusif de ses donnĂ©es suffit Ă constituer un dommage rĂ©parable, sans avoir Ă©tĂ© victime de quoi que ce soit.La charge de la preuve est renversĂ©e : c'est Ă l'administration de prouver que ses mesures de sĂ©curitĂ© Ă©taient appropriĂ©es.Et le fait que le dommage vienne de pirates n'exonĂšre pas automatiquement l'administration.L'arrĂȘt de la Cour de justice de l'Union europĂ©enne interprĂšte le RGPD, il s'applique aussi en France.Remettre l'informatique au centrePour comprendre, il faut aussi remettre l'informatique au centre de la discussion. La cybersĂ©curitĂ© s'est muĂ©e depuis quelques annĂ©es en un bloubiboulga de rĂ©glementation, de gouvernance et de communication, relĂ©guant au second plan la question du savoir-faire technologique. C'est triste.Je ne me considĂšre pas comme un spĂ©cialiste de la cybersĂ©curitĂ©, mais j'ai Ă©tĂ© plongĂ© tout jeune dans le computer underground des annĂ©es 80-90, celui du Chaos Computer Club et de Kevin Mitnick, et j'ai parfois l'impression que rien n'a changĂ© depuis.Il y a d'un cĂŽtĂ© les gens qui font le travail de sĂ©curisation, qui ont un sens pratique technologique, et de l'autre les gens qui parlent de ces sujets sans vraiment savoir comment les choses fonctionnent. AprĂšs, je comprends la frustration de nombreux spĂ©cialistes qui avaient prĂ©vu tout ce qui se passe aujourd'hui.Mais on va le voir, il y a aussi un biais important du monde de la sĂ©curitĂ© informatique, oĂč l'informatique Unix des annĂ©es 90-2000 et les modĂšles de sĂ©curitĂ© qui lui sont inhĂ©rents dominent. C'est notamment le cas Ă l'ANSSI et dans de nombreux services. Avec l'arrivĂ©e du cloud et dĂ©sormais de l'IA, la mise en place de stratĂ©gies de sĂ©curitĂ© oblige Ă travailler avec de plus en plus d'acteurs non techniques, et parfois le monde politique, qui prĂ©fĂšre la com au fond. Ăa ne doit pas toujours ĂȘtre facile de jongler entre les directives, mĂȘme si cela n'excuse pas le retard accumulĂ© sur ces questions.C'est dans ce contexte qu'il faut aujourd'hui regarder le piratage des impĂŽts. L'objectif de cette newsletter n'est pas de faire un texte accusatoire (c'est difficile en n'ayant que des informations parcellaires), mais de proposer une premiĂšre analyse de dysfonctionnements qui sont en partie, je dis bien en partie, comprĂ©hensibles.Une chose doit ĂȘtre dite tout de suite, parce que tout le reste en dĂ©coule. Le problĂšme n'est pas qu'un attaquant puisse entrer dans un systĂšme, cela arrivera toujours. Le problĂšme est qu'une compromission mette autant de temps Ă ĂȘtre dĂ©tectĂ©e et donne accĂšs Ă bien trop de choses. Surtout que Bercy avait dĂ©jĂ subi une autre cyberattaque quelques semaines avant.Imaginez que quelqu'un force la porte de votre magasin, que vous ne vĂ©rifiiez pas si quelque chose a Ă©tĂ© volĂ©, que vous ne mettiez pas d'alarme supplĂ©mentaire, et que vous vous refassiez cambrioler.Trois questions viennent immĂ©diatement Ă l'esprit :Pourquoi ce type d'attaque semble-t-il se rĂ©pĂ©ter ?Comment un attaquant qui rĂ©ussit Ă entrer dans un service de l'Ătat peut-il repartir avec les donnĂ©es ?Pourquoi l'exfiltration et les consĂ©quences pour les usagers semblent-elles dĂ©tectĂ©es et communiquĂ©es aussi tardivement ?Ces trois questions en ouvrent deux autres, bien plus profondes :Le problĂšme est-il technique ou organisationnel ?Et en quoi le virage du cloud hier, puis celui de l'IA aujourd'hui, accĂ©lĂšrent-ils l'inadĂ©quation de la politique cyber de l'Ătat ?Normalement, la suite est rĂ©servĂ©e aux abonnĂ©s payants de Cybernetica. Exceptionnellement, en raison du sujet, j'ai dĂ©cidĂ© d'ouvrir cette newsletter au public, mais les propositions, toutes les sources et les bonus restent rĂ©servĂ©s aux abonnĂ©s payants.En trois ans, les lecteurs de cybernetica.fr sont devenus les rĂ©fĂ©rents tech, gĂ©opolitique, cyber et IA de leurs organisations. Devenez membre de notre communautĂ©. Abonnez-vous.âž»1. Pourquoi ce type d'attaque semble-t-il se rĂ©pĂ©ter ?Le point de dĂ©part, c'est Ă©videmment ce « pattern » que l'on retrouve dans quasiment tous les incidents rĂ©cents : un accĂšs est compromis, l'attaquant entre dans un systĂšme sensible, accĂšde Ă des donnĂ©es importantes et peut ensuite les exfiltrer pour ensuite annoncer leur revente sur le darknet.Les trĂšs nombreuses attaques que la France a subies ne sont pas nĂ©cessairement identiques, mais elles dĂ©montrent un problĂšme systĂ©mique : une compromission initiale produit des risques et des consĂ©quences trĂšs importantes. Et elles nous obligent Ă nous poser une question trĂšs inquiĂ©tante. Si le pirate n'avait pas annoncĂ© la vente des donnĂ©es, le gouvernement l'aurait-il su ? Cela veut-il dire qu'il y a peut-ĂȘtre eu des piratages d'ampleur dont nous ne savons rien ?Un hack sans finCette rĂ©pĂ©tition n'est d'ailleurs plus une impression. Le mĂȘme pirate a revendiquĂ© une seconde attaque, fin juillet, contre le serveur professionnel des donnĂ©es cadastrales de la DGFiP, confirmĂ©e vendredi soir par l'administration.Le pirate y revendique 252 149 lignes extraites, reprĂ©sentant selon lui plus de deux millions de personnes : identitĂ©, date et lieu de naissance, adresse, identifiant foncier, parcelles. Il affirme avoir contournĂ© l'authentification multifacteur, le dispositif qui impose une seconde vĂ©rification en plus du mot de passe, et estime Ă 20 millions le nombre de citoyens prĂ©sents dans ce systĂšme.Deux attaques revendiquĂ©es sur la mĂȘme administration, le mĂȘme Ă©tĂ©.Petit rappel. Sur la seule annĂ©e 2026 : 774 000 Ă©tudiants au CNOUS en mars, deux millions selon les pirates ; 1,5 million de personnes au SecrĂ©tariat gĂ©nĂ©ral de l'enseignement catholique ; 243 000 agents de l'Ăducation nationale, avant les deux autres intrusions du ministĂšre ; une fuite ĂduConnect touchant des Ă©lĂšves rĂ©vĂ©lĂ©e mi-avril. Une sĂ©natrice parlait sur X de France Passoire.Quand on regarde de plus prĂšs, on se rend compte